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N° 86 10ème année - décembre 2012 Analyser l'actualité pour aider chacun à exercer sa
liberté de jugement et d'action dans les affaires de la cité.
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Compétitivité : divergence entre la France et l’AllemagneLa lettre n° 86 - décembre 2012, p. Le signe le plus préoccupant de l’inadéquation de notre modèle économique actuel aux réalités du monde est l’explosion de notre déficit commercial au cours de la dernière décennie. La comparaison avec l’Allemagne, qui a accru son excédent durant cette période, démontre qu’elle n’est pas une conséquence inéluctable de la mondialisation. En analysant de plus près les paramètres économiques des deux pays, comme l’ont très bien fait Michel Didier et Gilles Koléda dans une publication récente , il apparaît que les courbes des exportations françaises et allemandes, qui avaient évolué de manière comparable jusqu’à l’année 2000, se sont mises à diverger fortement à partir de cette date : les exportations françaises de biens, qui valaient 59% des exportations allemandes en 2000, n’en représentaient plus que 41% en 2010. Cela traduit un décrochage brutal en terme de compétitivité.On peut certes relever des causes structurelles et culturelles à la faiblesse de l’industrie française comparée à celle de l’Allemagne (voir l’encadré), mais elles ne peuvent expliquer cet accident subit. Il faut donc en rechercher ailleurs les raisons. Les causes structurelles et culturelles des faiblesses de l’industrie française, selon Michel Didier et Gilles Koléda Les auteurs ont relevé onze critères structurels sur lesquels les différences entre l’Allemagne et la France sont susceptibles d’expliquer l’atonie industrielle de notre pays : – La culture industrielle, traditionnellement orientée vers l’industrie et les process de production en Allemagne, vers le secteur public et les services en France. – La concentration en Allemagne des décideurs industriels, reposant sur un marché captif plus important et maintenant élargi à l’est. – Le rôle et la pérennité des entreprises familiales, beaucoup plus affirmés en Allemagne. – La relation entre recherche, éducation et industrie, beaucoup plus étroitement associées en Allemagne. – La capacité des entreprises à travailler ensemble (solidarité entre les entreprises organisée au sein des länder). – La capacité des partenaires sociaux à travailler ensemble. – La taille et la solidité financière des entreprises, moindres en France. – L’instabilité législative et la sur-réglementation en France. – L’importance du service pour les industriels allemands. – Le positionnement dans la gamme des produits, plus élevé en Allemagne. – Un « écosystème » tourné vers l’exportation. Ils font toutefois remarquer que ces différences structurelles sont anciennes et ne peuvent donc expliquer le décrochage qui s’est produit il y a dix ans. Remontant plus loin dans l’histoire, ils observent en outre que les performances respectives des deux pays n’ont pas toujours évolué dans le même sens, la France ayant su regagner des parts de marché sur l’Allemagne à certaines époques. La productivité du travailleur français n’est pas en cause Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut d’abord tordre le cou à une idée fausse, propagée par les prosélytes du temps libre, concernant le lien entre productivité et compétitivité : celle selon laquelle la compétitivité de la France ne serait pas en cause, puisque la productivité individuelle y est élevée. Il est vrai en effet que le travailleur français dépasse encore l’allemand sur le critère de la productivité du travail, si on mesure celle-ci par le rapport du PIB au nombre d’heures travaillées. Mais il est fallacieux d’en déduire que notre industrie est compétitive. Sa compétitivité dépend en effet de bien d’autres critères que les seules performances de ceux qui travaillent ! Mesurée cette fois par le rapport entre le volume de la production et celui du travail, la productivité a d’ailleurs évolué de conserve dans les deux pays de 1994 à 2006 (il conviendra toutefois d’analyser plus finement l’évolution des quatre dernières années lorsque les chiffres de 2010 seront connus) : Ce n’est donc pas à une défaillance en terme de productivité des travailleurs français qu’on peut attribuer la perte de compétitivité de notre industrie intervenue en 2000. Le problème est moins dans la durée du travail que dans la manière dont il est rémunéré Un autre critère prêtant à des affirmations infondées et à des conclusions erronées est la durée du travail. On constate en effet qu’en dépit des 35 heures le Français occupé travaille en moyenne sur l’année plus longtemps que l’Allemand. Cela tient au fait que le temps partiel est plus répandu en Allemagne qu’en France : les Allemands adaptent leur temps de travail aux besoins de leur production, quand nous le réduisons par la loi, de manière autoritaire et arbitraire. Cet écart est en outre plus que compensé par le nombre de personnes occupées relativement à la population totale, qui est plus élevé en Allemagne, notamment en raison de départs en retraite plus tardifs, si bien qu’aux conditions actuelles le temps de travail du Français sur sa vie entière est inférieur d’environ 10% à celui de l’Allemand. Le lien entre durée du travail et compétitivité ne peut toutefois être clairement établi à partir de ces chiffres. En comparant les évolutions respectives des exportations et du coût de la main d’œuvre, en France et en Allemagne, au cours des quinze dernières années, on met en revanche en évidence l’incidence directe du coût du travail sur la compétitivité : On constate en effet qu’en France comme en Allemagne le coût unitaire de la main d’œuvre a peu évolué jusqu’en 1999, mais que, depuis cette date, il a constamment augmenté en France, tandis qu’il se maintenait au contraire en Allemagne, avant de baisser à partir de 2004. L’année 2005 étant prise comme référence, on est ainsi passé pour la France d’un différentiel favorable de 10 points en 1999 à un différentiel défavorable de 7 points en 2007. On mesure là les conséquences de politiques économiques diamétralement opposées : les 35 heures sans réduction de salaire et les augmentations de charges ont accru de manière désastreuse le coût du travail de ce côté du Rhin, tandis qu’une modération salariale négociée permettait de le réduire de l’autre. On voit donc que ce n’est pas la réduction du temps de travail en elle-même qui a pesé sur la compétitivité française, mais ses effets sur le coût de la main d’œuvre. Les Allemands ont eux aussi réduit leur temps de travail face à la crise en 2008, mais ils l’ont compensé par des réductions de salaire, notamment en recourant plus largement au temps partiel. Ces évolutions divergentes apparaissent également sur la part des revenus du travail dans la valeur ajoutée. Contrairement à ce qu’on entend souvent dire, cette part a augmenté en France à partir de 2000, tandis qu’elle stagnait en Allemagne avant de décroître très fortement à partir de 2003. Si elle a à nouveau augmenté brutalement en 2009, avant de rebaisser en 2010, c’est en raison de la crise, qui a fait baisser la valeur ajoutée beaucoup plus que les salaires. *
* * C’est à coup sûr à ces divergences qu’il faut attribuer, pour l’essentiel, la perte de compétitivité de l’industrie française dans la décennie écoulée. Cette perte a des effets cumulatifs : l’augmentation des coûts entraîne celle des prix, mais elle se répercute aussi sur les marges des entreprises, d’où une diminution de leurs capacités d’investissement et de recherche ; elle a donc un effet immédiat et un effet différé sur la compétitivité. Si rien n’est fait très vite pour inverser la tendance, la dégradation de la compétitivité de la France risque donc de s’accélérer dans les années qui viennent. Il semble paradoxal que ces divergences soient apparues précisément au moment où l’entrée dans l’euro était censée imposer la convergence des économies. Les adversaires de la monnaie commune pourront dire que c’est l’euro qui les a favorisées en en masquant temporairement les conséquences. |
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