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N° 86 10ème année - décembre 2012 Analyser l'actualité pour aider chacun à exercer sa
liberté de jugement et d'action dans les affaires de la cité.
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L'EURO, SOLUTION OU PROBLEME ?Une interview de Jean-Pierre Vespérini La lettre n° 86 - décembre 2012, p. Ilissos- Partagez vous l’opinion selon laquelle la crise actuelle met l’Euro dans une impasse ?Jean-Pierre Vesperini- Il y a effectivement une impasse, mais elle est indépendante de la crise générale présente. L’impasse vient du défaut initial de conception de cette monnaie unique qui souffre ainsi d’un handicap structurel permanent. Le système installe d’autre part la France dans une position d’infériorité préoccupante vis-à-vis de l’Allemagne, On a voulu ignorer à l’origine trois incohérences majeures dont les lourdes conséquences se révèlent aujourd’hui : 1) un taux de change fixe entre les pays membres, alors que les situations économiques sont très différentes et changeantes, 2) un taux de change vis-à-vis de l’extérieur, notamment du dollar, déterminé essentiellement par rapport à la situation allemande, donc excessif pour les économies plus faibles, 3) des taux d’intérêt réels différents en raison de la divergence des taux d’inflation conduisant parfois à des taux d’intérêt réels négatifs à court terme qui ont favorisé la spéculation immobilière, notamment en Espagne et en Irlande, donc la création de "bulles financières" dangereuses. Malheureusement, une sorte "d’euroterrorisme" a toujours empêché que le débat soit ouvert sur l’opportunité et sur la forme de cette monnaie. L’euro n’était donc pas selon vous une bonne initiative dans la construction européenne ? JPV- L’idée était française et relevait d’une démarche essentiellement politique. Ses objectifs étaient de conforter la paix, de trouver un moyen d’équilibrer le nouveau poids de l’Allemagne et d’empêcher qu’elle ne retrouve les démons de l’Ostpolitik. Economiquement, l’euro recueillait le soutien des financiers qui voyaient en lui le moyen de disposer d’un vaste marché de capitaux beaucoup plus profond que celui du franc et des industriels favorables à la disparition de l’instabilité des taux de change entre les monnaies européennes. De son côté, l’Allemagne n’a accepté ce système qu’à contre-cœur. Pour obtenir son accord, il a fallu attribuer à l’euro des caractéristiques directement héritées du Deutsche Mark : priorité à la stabilité des prix sur toute autre considération, bien formalisée dans le Traité de Maastricht. Berlin a également obtenu une Banque centrale totalement indépendante, avec un siège à Francfort et un chef économiste allemand. L’Allemagne a ainsi imposé ses conditions qui ont contribué à dégrader la compétitivité française dans la mesure où la politique de l’euro a été largement faite en fonction des intérêts de l’Allemagne, qui ne sont pas identiques à ceux de la France. Ce qui n’exclut pas que la dégradation de notre compétitivité ne soit due aussi à des causes plus strictement nationales (loi sur les 35 heures). En dix ans la perte de compétitivité de l’économie française a provoqué un déficit commercial structurel croissant. Loin du cycle vertueux espéré, l’euro a donc été dans les faits un facteur de divergences économiques et de tensions politiques. I-Est-ce à dire que la Banque Centrale Européenne n’a pas assez joué le rôle régulateur attendu ? JPV- La BCE n’a qu’un seul mandat, celui d’éviter l’inflation, alors que la FED américaine doit également prendre en compte la croissance et l’emploi. De surcroît jusqu’en 2010, le Président et le Conseil de la BCE se sont strictement alignés sur les positions allemandes les plus rigoristes. Malgré les assouplissements politiques de la période récente, la Banque a renforcé les inconvénients du système plutôt qu’elle ne les a atténués. I- Quels seraient les moyens de sortir de l’impasse actuelle ? JPV- La première urgence est assurément de faire évoluer la politique de la BCE. Les mesures récemment adoptées à Bruxelles sont utiles à court terme, mais elles ne sont que des palliatifs qui n’effacent pas les défauts du système. Le risque actuel est celui des dettes souveraines qui sont sans doute maîtrisables lorsqu’il s’agit de la seule Grèce, mais qui le sont beaucoup moins lorsqu’il s’agit de l’Italie et de l’Espagne. Le Fonds Européen de Stabilité Financière n’a pas été transformé en banque véritable puisque les Allemands le refusent. Malgré la création prévue d’un "véhicule" supplémentaire, il n’est pas certain que le rachat de dettes souveraines soit possible à un niveau suffisant, alors même que l’intervention éventuelle de financements chinois peut présenter des inconvénients politiques. I- S’il n’y a pas de solutions dans le système, peut-on assumer les risques d’en sortir ? JPV- C’est une solution qui risque de s’imposer. Une sortie des pays faibles est très périlleuse puisqu’ils garderaient leur dette en euros et donc seraient ruinés avec tous les risques politiques que cela comporte. Une sortie de l’Allemagne serait moins difficile. Toutefois la sortie présenterait pour l’Allemagne des inconvénients importants (baisse de la compétitivité, donc des exportations et de la croissance). L’Allemagne ne s’y résoudra que si la BCE adopte une politique trop contraire à ses yeux aux principes de la Bundesbank. La réalité est que l’euro tel qu’il a été conçu se confirme comme ayant été une erreur tragique. Le pari d’une convergence naturelle des politiques s’est révélé être une illusion, tant il est difficile de rapprocher des cultures économiques, sociales et politiques fondamentalement différentes. Les expériences passées d’unification de zones de niveaux économiques différents ont d’ailleurs toujours exigé de considérables transferts, comme en Allemagne de l’est ou dans le Mezzogiorno italien. L’euro m’apparaît donc aujourd’hui comme une utopie irréaliste. |
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