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N° 86 10ème année - décembre 2012 Analyser l'actualité pour aider chacun à exercer sa
liberté de jugement et d'action dans les affaires de la cité.
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Comprendre l'entrepriseUne interview de Pierre BILGER La lettre n° 39 - mai 2006, p. Ilissos : Comment l’entreprise peut-elle être aussi mal comprise en France ?Pierre Bilger : Les causes de cette incompréhension sont évidemment nombreuses. Culturellement, nous sommes un pays que ses racines catholiques rendent méfiant envers le profit. D’autre part, le marxisme imprègne encore très largement notre monde intellectuel, plus sans doute que dans aucun autre pays européen. Depuis 1983, le socialisme français a certes fait sienne la pratique de l’économie de marché, mais sans l’équivalent du " Bad Godesberg " allemand. Notre pays a aussi la particularité d’abriter l’ultra gauche, hostile à l’entreprise et au marché, la plus importante et la plus dynamique d’Europe. Par ailleurs, plus de la moitié de nos concitoyens vivent en dehors des réalités du marché, qu’ils soient employés de la fonction publique et des services publics ou bénéficiaires de multiples systèmes de protection. A vrai dire, le problème de fond est moins l’opinion de la population en général que celle des élites politiques, administratives, sociales, culturelles, médiatiques et même religieuses. Rien d’étonnant dès lors que l’entreprise soit perçue comme une institution dangereuse à l’existence de laquelle il est inévitable de se résigner, mais qu'il faut contrôler très étroitement. IIissos: : Comment sortir de cette situation ? Pierre Bilger: Sans doute faut-il revenir à ce qui est fondamental, c’est-à-dire à l’éducation. Les résultats d’une rénovation en la matière seront longs à se manifester, mais si on ne s’attaque pas à la source de nos conceptions collectives, on n’aura aucune chance de progresser. Depuis une quarantaine d’années, l’économie a été introduite dans les programmes des lycées, mais cet enseignement est fondé sur des abstractions, de nombreuses illusions et beaucoup de contrevérités. Au lieu d’analyser les réalités concrètes de la vie économique, on apprend dès la classe de seconde à réfléchir sur des concepts abstraits tels que la mondialisation, les délocalisations, les inégalités, l’aide au développement, la comptabilité nationale etc. L’entreprise ne constitue pas le pivot autour duquel s’organise la pédagogie dans ce domaine alors que c’est elle qui génère la richesse collective dont chacun tire sa subsistance. L’idéal serait, dans l’enseignement primaire, d’expliquer concrètement l’économie du ménage, du petit commerce et de l’artisanat ; dans le secondaire, d’approfondir les mécanismes de fonctionnement des entreprises petites et moyennes et des unités élémentaires des grands groupes dans leurs aspects opérationnels, commerciaux, sociaux, comptables et juridiques et de n’aborder la macro économie, les marchés financiers et les questions de management qu’au niveau du supérieur avec l’approfondissement nécessaire. Cela pose un problème ardu de révision de programmes aujourd’hui encore strictement contrôlés par l’idéologie et un problème encore plus difficile de formation des enseignants. Tant que l’on n’aura pas fait quelque chose de sérieux à ce niveau, la France continuera à rêver d’une économie qui n’existe pas. IIissos: : Les médias vous paraissent-ils donner une image réaliste de l’économie ? Pierre Bilger : Malgré certains progrès, il reste beaucoup à faire en la matière. Tout d’abord la majorité des journalistes pâtit, comme l’ensemble de nos concitoyens, des faiblesses de notre système éducatif en matière économique. L’actualité couverte par les médias se concentre d’abord sur les sociétés du CAC 40 alors que celles-ci dont l’activité s’exerce à plus des trois quarts hors de France ne représente qu’une fraction très minoritaire de la production et de l’emploi du pays. La réalité des TPE, PME et PMI qui assurent la majorité de notre activité économique est largement ignorée. Les sujets favoris sont les conflits dans le domaine social, sur les marchés financiers, voire entre les dirigeants, c’est-à-dire des informations qui relèvent des faits divers économiques et de la météo conjoncturelle et boursière. A la différence de la presse anglo-saxonne, nos médias expliquent très rarement de manière approfondie les raisons économiques d’un conflit et ses enjeux réels. Le CPE en est une bonne illustration. Un autre exemple de déformation est celui des délocalisations. Une récente étude de l’INSEE a montré que, dans la période 1995/2000, les délocalisations ont touché en moyenne, en France, 13500 personnes par an et pour des transferts qui se sont faits pour moitié vers des pays développés. On est loin de l’image donnée par les médias et installée dans l’opinion publique. Non seulement le traitement de l’économie prête à discussion dans les médias en général, quantitativement et qualitativement, mais la presse économique spécialisée malgré une réelle amélioration de qualité, peut-être parce qu’insuffisamment concentrée, reste plus faible en France qu’à l’étranger et pas seulement dans les pays anglo-saxons. IIissos: : La difficulté de perception de l’entreprise ne tient-elle pas à la confusion entre les diverses finalités qu’on lui attribue ? Pierre Bilger : La France a indéniablement des exigences collectives extrêmement fortes à l’égard de l’entreprise, bien que celle-ci ne soit responsable que de la moitié du marché de l’emploi qui, pour l’autre moitié, reste encore public. On peut cependant retrouver des exigences analogues dans d’autres pays. L’Angleterre et les Etats-Unis entretiennent ainsi un débat permanent sur les agissements des entreprises, sur les hautes rémunérations, voire sur le développement durable. La différence est que dans ces pays, le rôle positif de l’entreprise n’est jamais mis en question. Personne ne doute que ce soit elle qui fasse la croissance et qu’au bout du compte, c’est l’optimisation de son environnement et de son fonctionnement qu’il faut avant toute chose privilégier. Une autre spécificité française tient à une personnalisation excessive, à une confusion entre les dirigeants et l’entreprise. Les débats publics sur certains projets actuels de fusion (Arcelor, Suez, Alcatel, Thalès, EADS et j’en passe...) surexposent sans doute les questions de personne ou de rapport de forces au détriment des effets économiques concrets de ces projets. Enfin, la multiplication des objectifs et des contraintes publiques imposés à l’entreprise crée une incertitude, réglementaire et contentieuse, permanente. Les obligations changent sans cesse. C’est là un des grands obstacles à la croissance dont l’importance est toujours sous-estimée par tous ceux qui s’adonnent au " vibrionnisme " législatif. L’entreprise a besoin de connaître clairement les règles du jeu et d’être assurée de leur pérennité relative. Incidemment, on peut aussi relever un autre aspect peu favorable à une relation sereine entre les chefs d’entreprise et l’opinion. A la différence des auteurs de crimes de sang et seule catégorie de la population à subir un tel traitement, la prescription pénale ne s’applique pas de manière équitable aux chefs d’entreprise. En d’autres termes, ils sont souvent poursuivis pour des faits très anciens, intervenus dans un contexte rendu obsolète par l’évolution des esprits et des mœurs. La construction jurisprudentielle qui le permet n’a d’équivalent dans aucun autre pays civilisé et chacun s’accorde à en reconnaître l’excès, mais le législateur, cette fois pusillanime, qu’il soit de droite ou de gauche, n’a pas le courage d’y mettre bon ordre. IIissos: : Que faut-il penser du débat sur le " patriotisme économique " qui mobilise autant l’attention ? Pierre Bilger : Là aussi, je crains qu’il n’y ait un effet de grossissement voire de déformation. Lorsque le Premier ministre actuel a employé cette expression en juillet 2005, il a évoqué le rassemblement des efforts français pour renforcer la recherche, aider au développement des secteurs de pointe et favoriser l’exportation, tous objectifs parfaitement justifiés. Le problème est que ce genre de débat dérive souvent chez nous vers le rejet d’initiatives étrangères légitimes et même positives et la protection de situations acquises parfois abusives. Mais, soyons réalistes, tous les pays ont des réflexes que l’on pourrait qualifier de patriotisme économique et nous serions naïfs de faire preuve d’un angélisme excessif en la matière. L’opinion et le Congrès américains ont réagi vivement à l’hypothèse de reprise de certains ports par un investisseur de Dubaï. En Angleterre, le débat sur le prochain actionnaire de référence de la bourse de Londres reste très sensible. En fait, tant que l’Europe ne se dotera pas d’une réglementation commune sur les opérations financières et d’une autorité unique capable de la mettre en œuvre, les Etats seront inévitablement amenés à intervenir de manière dispersée et parfois contradictoire sans que quiconque soit capable de faire prévaloir l’intérêt européen. Une autre victime d’une balle perdue du 29 mai 2005 ! IIissos : L’opinion a-t-elle tort de considérer que l’économie réelle est de plus en plus cannibalisée par l’économie financière ? Pierre Bilger : Non, c’est là une réalité internationale préoccupante car, on le sait, ce n’est pas l’économie financière qui crée la richesse mais la production de biens et de services par les entreprises. Le phénomène a des conséquences plus graves chez nous qu’ailleurs du fait de notre culture. L’entreprise avait retrouvé une image plus positive dans notre pays non sans paradoxe à partir de 1983. Depuis 1990, l’impuissance collective face à la persistance lancinante du chômage, la multiplication d’opérations financières, souvent hostiles, l’accent excessif mis sur des scandales financiers isolés et les excès, ressentis, à tort ou à raison, comme tels, dans le domaine des hautes rémunérations ont eu un effet négatif. Conquérir ou reconquérir la compréhension et l’estime de l’opinion est une nécessité pour les entreprises. Ce n’est pas pour autant une tâche facile. Iissos: Peut-on imaginer qu’un jour la France accepte l’idée que l’emploi est un marché avec ses impératifs d’offre et de demande, de coût et de compétition mais aussi de ruptures et d’incertitudes ? Pierre Bilger : Je crains qu’il y ait peu d’idées qui heurtent plus profondément notre culture chrétienne, marxiste et étatique. L’aspiration générale à la sécurité et à la protection, comme vient de le confirmer le conflit du CPE, est une réalité incontournable. Mais il faudra bien admettre que c’est à la collectivité et non à l’entreprise de la satisfaire, quitte à ce que cette dernière participe à son financement. Le "compromis historique" que nous devons promouvoir, c’est celui qui échangera la garantie de la sécurité et de la protection pour les personnes contre la simplicité – terme que je préfère personnellement à celui de flexibilité ou d’agilité – des procédures d’embauche et de débauche pour les entreprises. L’institution, publique ou paritaire peu importe, unifiée si possible, chargée de l’emploi doit devenir "l’employeur de dernier ressort" qu’évoque, je crois, Jacques Attali. A charge pour elle d’exiger, en contrepartie des revenus versés, des efforts réels de formation et une ouverture suffisante face aux emplois proposés. Iissos: La France n’a-t-elle pas fait de la croissance un mythe en l’assimilant plus ou moins clairement à une intervention de la providence ? Pierre Bilger: Sans revenir sur nos problèmes culturels, je ne suis pas certain que chaque Français, voire chacun de nos gouvernants, ait une idée claire sur ce sujet, ni sur ses causes ni sur ses effets. A côté des mythes qui entourent les origines de la croissance qui dépend au moins autant de nous que des autres, ceux qui affectent ses conséquences ne sont pas moindres. En d’autres termes, pas plus que l’évolution démographique, un retour à une croissance plus soutenue ne suffira à améliorer radicalement la situation de l’emploi, même si cela peut y contribuer. Si rien ne change par ailleurs, la déception peut très bien être au rendez-vous. Par ailleurs l’attente d’une croissance qui viendrait d’ailleurs et l’alibi européen, pour partie fondé, ne doivent pas être une excuse pour ne rien faire ni pour se résigner à une sorte de fatalisme. Nous avons la possibilité d’agir. Les leviers disponibles sont connus, la recherche, l’exportation, l’investissement, la simplification des procédures d’embauche et de débauche. Nous pouvons assurément faire infiniment mieux que ce qui a été tenté ces dernières années en la matière. Les gouvernants, du moins certains d’entre eux, ne manquent pas d’en parler, mais les actes ne suivent pas toujours, peut-être parce que les gouvernés que nous sommes, n’ayant pas assez conscience des réalités incontournables et des priorités nécessaires, ne leur en donnent pas les moyens par une adhésion suffisante. Si l’on est optimiste, on peut espérer que la prochaine élection présidentielle pourra nous aider à passer du virtuel au réel. |
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